Maîtriser les incertitudes ?

Enregistrer au format PDF   Télécharger le pdf

Version imprimable de cet article Version imprimable

Envoyer par mail envoyer par mail

Article publié dans la revue interne de PSA

"Regarder la technique autrement" est un des enjeux, présenté par François de Charentenay(1), du nouveau cycle de conférences organise par la DRAS (2) : face à des problèmes de société comme l’environnement, l’industrie automobile, ses ingénieurs et ses chercheurs ne peuvent éluder un certain nombre de réflexions et notamment les questions qui concernent la conduite du changement.

Inaugurée par Jean Staune, la première conférence introduisait les thèmes conducteurs pour 1996/1997. Ainsi "comprendre le changement" exige un certain nombre de détours par l’étude comparative des visions du monde, des évolutions scientifiques qui ont donné naissance a la société du XXè siècle, et les applications de ces analyses à l’entreprise.

La vision du monde occidentale "formatée" par la science

Pourquoi la science n’est-elle pas née en Chine, qui a inventé la poudre à canon, l’horlogerie, la boussole, l’imprimerie ? Ces inventions sont restées sans impact sur la société chinoise, sans doute parce que "pour le Taoïsme, le monde n’est pas intelligible en soi ".

En occident, depuis la Renaissance, c’est la science qui sert de modèle, de paradigme, à la vision du monde. La vision du monde s’est alors façonnée à partir du déterminisme de Laplace et du réductionnisme, issu du Discours de la Méthode de Descartes.

La matière, pour Laplace, est composée de particules animées de mouvements et d’interactions analysables, prévisibles et donc sans évolution possible. On retrouve les mêmes caractéristiques dans le raisonnement cartésien qui procède par décomposition, postulant que le tout n’est rien d’autre que la somme de ses parties. Cette conception d’un monde où tout est explicable a été extrêmement fertile sur le plan scientifique : elle s’est illustrée dans la connaissance de la matière, de l’univers, de la vie, de la conscience et de l’imagination. Mais la "révolution copernicienne" est venue ébranler cet édifice de certitudes.

De la science à la société

"Quand Copemic publie son système, le fait sque le soleil tourne autour de la Terre ou que ce soit l’inverse n’a guère d’importance pour ses contemporains. Pourtant une telle découverte aura un impact social et économique énorme mais avec un siècle de décalage". En se diffusant par "capillarité", le sentiment que l’homme n’est pas au centre du monde, que le monde n’a pas été créé pour lui, qu’il peut donc prendre son destin en main... influe peu a peu sur les comportements.

Ainsi des connaissances scientifiques, si théoriques et spécialisées soient-elles, ont des répercussions considérables, par la vision du monde qu’elles véhiculent, sur l’organisation économique et sociale. Mais la science est évolutive et les ruptures qu’elle connaît font émerger de nouvelles visions du monde.

Le "Cantique des quantiques"

A l’opposé de la vision classique de la matière, permanente, stable et donc déterminable, la physique quantique repose sur une conception de la matière où les particules élémentaires se comportent de façon "folle", plus proches "d’ondes" que de noyaux non séparables. De plus la physique quantique ne se contente pas de remettre en cause notre conception de la matière et donc de l’univers, elle modifie considérablement le statut de l’observateur : impliquant une interaction avec l’objet observé, elle va jusqu’à décrire des particules élémentaires qui ne se comportent pas de la même façon lorsqu’on ne les observe pas !

"II s’ensuit que toute mesure est entachée d’une irréductible indétermination et qu’il y a donc une limite absolue à la connaissance de l’objet quantique". Dans le même temps, la logique connaissait une révolution similaire. Les travaux de Gödel sont venus démontrer que tout ensemble fini d’axiomes contient au moins une proposition indécidable.

Ce théorème est énoncé plaisamment sous la forme du classement de tous les livres du monde entre ceux qui se citent eux-mêmes (SC) et ceux qui ne se citent pas (NSC). Mais le catalogue exhaustif de tous les ouvrages qui ne se citent pas, (NSC) ou le classer ? A priori dans les NSC, mais s’il est exhaustif, il se cite lui-même, et il faudrait donc le classer dans les SC ! Cette proposition est indécidable.

Et au moment où le théorème de Gödel démontrait scientifiquement que nous ne pourrons jamais tout expliquer, l’astrophysique, par la théorie du big-bang, reposait la question de l’origine du temps tandis que la physiologie, par des expériences en laboratoire, démontrait, s’il en était besoin, que la conscience humaine est plus qu’une combinaison chimique ou un enchaînement de type algorithmique. Pour la première fois, les sciences décrètent leur propre limite : nous ne pourrons jamais connaître l’origine de l’univers, les composants ultimes de la matière, pas plus que nous ne pourrons modéliser l’imagination humaine.

De la mécanique quantique au management

Il apparaît de plus en plus clairement que l’entreprise suit la même évolution, décalée historiquement, que celle que nous avons relevée dans l’histoire des sciences : on voit bien qu’une des premières applications sociales, revendiquées, du "tout rationnel" a été le taylorisme. Calquée sur l’univers mécaniste, la vision taylorienne réduit l’homme au rôle de particule élémentaire qui effectuera des gestes répétitifs, déterminés par des procédures. De même la publicité, fondée sur les analyses de comportement issues du behaviorisme et du pavlovisme se base sur le principe "stimulus-réponse" comme si l’homme n’était qu’une machine.

L’organigramme également est impensable, sans une vision organiciste et réductionniste du monde et des hommes, qui dispose des êtres dans des cases. Alors que la bonne entreprise était, dans un cadre conceptuel taylorien, celle qui éliminait toute incertitude dans son fonctionnement, dans le cadre conceptuel actuel, la bonne entreprise est celle qui s’adaptera le mieux a l’incertitude. "Cette diffusion des concepts qui prend près d’un siècle permet de séparer les tendances de fond des phénomènes de mode". Il est clair pour Jean Staune que nous sommes "à une bifurcation d’organisation Car, issue des sciences d’il y a cent ans, l’émergence de la quête de sens se généralise, aussi bien dans les actes des consommateurs que des salariés.

Le consommateur n’achète plus un produit pour ses performances techniques mais parce qu’il possède un "supplément d’âme".

Une entreprise comme Apple, dans ses publicités, vend une vision du monde ou la liberté et la réalisation personnelle sont essentielles.

La perennité des entreprises dépendra de leur capacité à développer une vision du monde authentiquement partagée. Comment ? D’abord "savoir ne pas savoir", "faire un retrait créatif", réapprendre que la principale ressource humaine, c’est la créativité et l’imagination.

Or comment rendre un homme créatif ? "En le faisant participer à quelque chose qui le dépasse, en lui offrant un rôle dans une vision à construire ensemble. " Autre règle : l’authenticité. "Le changement ne se decrète pas, il se vit".

Ne pas oublier également que la coopération peut l’emporter sur le "struggle for life". En interne : " Apple dotée d’une forte vision du monde a failli l’emporter sur IBM qui a désormais abandonné la structure pyramidale au profit d’une organisation en réseaux. En partenariat : "Penser l’association de Renault et de PSA pour fabriquer des moteurs... "

Et de conclure : "En Occident la science nourrit la vision du monde. Cette influence durera-t-elle ? Au-dela des prochaines décennies, nous sommes, là aussi, dans le domaine de l’incertitude. "

Le Cantique des quantiques ouvrage de M. Ortoli et Pharabod Editions La Découverte