Ni Davos, ni Porto Alegre
J’enseigne aux étudiants la façon dont il est possible de faire du business autrement, sans forcément chercher à maximiser le profit. Je travaille aussi sur les liens entre science, modernité, traditions et religions.
Je suis très heureux et ému d’être à Fès, pour deux raisons.
En 1999, avec AbdelKébir Mezouar qui est parmi nous, et le Centre d’Etudes et de Recherche des Dirigeants marocains, nous avions monté ici un colloque : Science, tradition et management, qui rassemblait ces trois thèmes.
Puis en 2001, j’ai eu l’honneur de faire partie des premiers intervenants des Rencontres de Fès et d’assister à la naissance de cette belle initiative. Faouzi Skali m’avait dit à l’époque : « Nous aimerions faire des rencontres de Fès quelque chose d’intermédiaire entre Porto Alegre et Davos ». C’était le moment du lancement de Porto Alegre et de sa montée en puissance.
Un texte aussi court que celui-ci est plus proche d’un « billet d’humeur » que d’une démonstration argumentée. Il n’est que la trame encore imprécise d’un futur ouvrage. Mais il m’a paru urgent de faire partager certaines idées qu’il contient et de le faire de manière provocante pour « secouer le cocotier » des débats classiques mondialistes, anti-mondialistes ou alter-mondialistes.
Pourquoi non à Porto Alegre ? Le développement par le haut ne marche pas. Nous le savons. Comme l’exprime le fameux proverbe chinois : « Lorsqu’un homme a faim, ne lui donne pas du poisson, apprend-lui à pêcher ». Les 20, 30 ou 40 dernières années ont montré cela de façon éclatante.
Donc quand on vous répète sans cesse : « il faut plus d’argent pour le développement », si c’est pour faire comme dans le passé, ce n’est pas la peine, cela va se perdre dans les sables du désert.
Les gens qui sont contre la mondialisation, la globalisation, ne sont pas crédibles parce que, en général, ce sont des pastèques ! Pourquoi ? Parce qu’ils sont verts à l’extérieur et rouges quand vous regardez à l’intérieur. Prenez comme exemple les mouvements comme ATTAC, José Bové, la confédération paysanne, ce sont des gens de mouvances gauchistes qui, ayant échoué, et devant les échecs de ce qu’ont été les démarches de collectivisation que nous avons connu en Europe, (il suffit de comparer l’Europe de l’Est et L’Europe de l’Ouest après 40 ans), y compris au plan écologique, (les régimes collectivistes ont représenté un désastre pour l’écologie et pas seulement pour les êtres humains), ont décidé de se recycler « en vert ». Si les idées nouvelles consistent à repeindre en vert les idées collectivistes, cela ne marchera pas, c’est une impasse.
Attention, Davos, cela ne marche pas non plus. J’ai des amis supporters de Porto Alegre qui me disent : « Le développement durable, je suis contre ! Parce que je ne suis pas là pour faire durer le capitalisme mais pour qu’il disparaisse, donc je suis contre le développement durable ». Et des gens de l’autre côté, vous disent : « Oui, la France est ultra collectiviste, même l’U.M.P. est socialiste, il faut tout privatiser... » Cela ne marche pas pour deux raisons. D’abord parce que les fondements du modèle classique qui consiste à dire : nous allons faire des fusions, mettre des nouvelles technologies partout, avoir des rendements de 15 % par an, une croissance (illimitée) de la bourse, c’est le discours qu’on entendait en 1996, 1997, 1999, avant le crash, sont faux. Il y a toute une série de chiffres, il y a des études qui montrent que la plupart des méga-fusions ont détruit plus de valeurs qu’elles n’en ont créés. Leur cours a plus baissé que leurs concurrents qui n’ont pas fusionnés. Regardez Vivendi Universal, Daimler Chrysler, AOL Time Warner... cela ne marche pas. L’idée du « Plus c’est gros, plus c’est beau » détruit parfois beaucoup plus de valeurs que cela en crée. Parfois cela marche, parfois pas du tout, car un plus un fait parfois un et demi et non pas deux, ni trois, car il y a des facteurs humains, toute une série de données que nous ne prenons pas en compte. Un des vice-présidents d’AXA, m’a dit personnellement : « Nous avons été des criminels. Je dis bien des criminels, d’exiger 15 % de croissance des rendements des entreprises, quand l’économie est à 1% ou 2 %.
Car il n’y a que deux moyens de le faire :
Soit par fusion-acquisition, et on s’endette de façon excessive comme France Télécom ou Vivendi Universal.
Soit on triche avec les comptes, comme Enron, Ahold, MCi etc... Nous mettons les entreprises dans des situations desquelles elle ne peuvent pas se sortir avec la pression qu’elles ont ». Le moyen le plus simple de maximiser le profit, c’est d’employer des prisonniers politiques, en Chine, dans vos usines, qui vous feront tout à prix zéro. La démarche de maximalisation du profit conduit ainsi à une absurdité, comme la démarche, que j’ai, en simplifiant, qualifiée de démarche type Porto Alegre.
Il faut aussi voir que la S.N.C.F. marche mieux que les trains anglais, que l’état du réseau ferroviaire français est bien supérieur. Que malgré tous les défauts d’EDF, l’électricité en France fonctionne beaucoup mieux qu’en Californie et qu’à New York. Regardez les pannes qu’il y a eu là-bas. Tout le monde parlait de British Airways qui était privatisé, aujourd’hui Air France est une des compagnies qui marche le mieux au monde, la plupart des compagnies américaines sont en faillite et British Airway est en difficulté. Le tunnel sous la Manche est une catastrophe économique parce que, pour des raisons idéologiques, il a été construit uniquement avec des fonds privés, alors que les futurs tunnels, comme le Lyon-Turin, seront faits avec des fonds publics.
Là aussi, il y a un rôle pour l’économie d’état, pour toute une série de démarches qui ne peuvent être confiées uniquement au marché. Que faire ? Il y a de nombreuses pratiques qui fonctionnent. Des pratiques comme le commerce équitable, expression dans laquelle il y a le mot équitable mais aussi le mot commerce, ce n’est donc pas de la charité ; le micro-crédit, aussi est une activité économique, il faut que cela soit rentable pour que ça marche. L’investissement éthique, le rating éthique sont de nouvelles notions très prometteuses. Les entreprises qui ont un bon rating éthique et sont admissibles dans les fonds de pension éthiques rapportent au moins 1 % de plus que le Dow Jones ou le Euro Stock 50. Donc cela marche, ce n’est pas de l’utopie. Dans le long terme, les entreprises gagnent parfois plus en cherchant à ne pas maximiser leurs profits à court terme. Donc il y a des pratiques, « des traces de lumière », pour reprendre le thème de cette année, qui nous montrent que, sans remettre en cause l’économie de marché et surtout sans revenir à des pratiques collectivistes et dirigistes, une autre approche de l’économie est possible. Il y a des entreprises provocantes : « Nature et Découvertes » en France, les glaces « Ben & Jerry », les vêtements « Patagonia » aux Etats-Unis, les cosmétiques « Body Shop » en Angleterre, et le pire est que ces entreprises sont souvent calomniées, traînées dans la boue. C’est extraordinaire, au lieu d’encourager les entreprises qui essaient de faire du commerce autrement, on les critique.
Il y a aussi des petites avancées dans les grandes entreprises, qui ne peuvent pas forcément avoir l’éthique au cœur de leur activité. En France, la banque « Cortal Consort » a diminué le prix d’achat pour ses clients de toutes les entreprises qui ont de bonnes notes dans le rating éthique, pour inciter les clients à acheter des entreprises éthiques plutôt que les autres. Récemment j’ai eu connaissance d’un cas très intéressant au sein du groupe Lafarge qui a renoncé à une carrière dans une île du nord de l’Angleterre, parce que cela posait un vrai problème en termes écologiques. Ce groupe a donc perdu un certain nombre de profits qu’il aurait pu faire, il a renoncé à maximiser ses profits. Ce qui est intéressant, c’est que la personne qui a fait le lien entre le groupe Lafarge et les défenseurs de l’environnement là-bas, est l’un des directeurs d’une grande banque française, qui a fait cela à titre personnel et sans lien avec son travail, ce qui montre que, lorsqu’il entend parler d’un dossier quelconque, chacun peut se mobiliser au plan éthique.
Il y a des « traces de lumière » à l’intérieur ou à l’extérieur des entreprises, il y a toute une série de personnes qui sont conscientes de cela, des entreprises qui s’engagent résolument là-dedans, parfois des petites entreprises qui ont un engagement très fort sur ces questions-là, et puis un certain nombre de possibilités de développement d’actions originales. J’ai visité dans le nord de l’Inde un leader religieux complètement inconnu, qui n’a jamais reçu un centime de la Banque Mondiale, de la Commission économique européenne, il a créé 300 institutions en 30 ans, des hôpitaux gratuits pour les paysans, des écoles d’infirmières, des médecins, et même un centre de recherche sur le cancer. Il y a des possibilités de faire du développement, mais en passant par certaines filières parce que mes amis indiens du Karnataka me disent au même moment en ce qui concerne les O.N.G. qui sont soutenues internationalement, que la plupart de leur argent sert à payer des partis politiques ou sert à la corruption, alors qu’à côté il y a des religieux qui font des choses comme ça et personne n’en parle.
Ce qui est le plus scandaleux pour moi, c’est que justement on n’en parle pas. Pourquoi on ne soutient pas assez le commerce équitable ? C’est une idée formidable. Pourquoi on n’en parle pas plus, on ne le soutient pas plus ? Pourquoi on critique les entreprises qui essaient de faire de l’éthique en leur disant : - Ah vous devez appartenir à une secte, c’est louche... Comme si on préférait les entreprises qui ne veulent pas du tout faire d’éthique.
Mon idée provocante sera celle-ci : hier un Irakien disait « Georges Bush et Ben Laden, c’est le même combat » (Je suis d’accord !) Je rajouterais : si Ben Laden pouvait voter aux Etats-Unis, il voterait pour Georges Bush. Il n’y a aucun doute. C’est garanti, parce que c’est son assurance vie. Plus il y aura des actions comme la guerre en Irak, plus il y aura des terroristes qui vont grossir les rangs d’Al Quaïda, c’est évident.
Pour moi Porto Alegre et Davos, c’est le même combat. Si je faisais partie des maîtres du monde de Davos, je financerais Porto Alegre, José Bové, je les financerai en cachette autant que je le pourrais. Car tant que ces gens existent, tant que l’alternative à l’ultra libéralisme seront des programmes totalement non crédibles, ils constituent une véritable assurance-vie pour tout ceux qui ne veulent pas voir évoluer le capitalisme. Appliquons le programme des écologistes français : Pas de nucléaire et une réduction des émissions de gaz carbonique en même temps.
Il n’y aurait plus assez d’électricité et il y aurait 20 millions de chômeurs en France. En termes pratiques, c’est délirant. Ces contestataires non crédibles constituent l’assurance-vie du capitalisme classique. Et au même moment, il y a toutes ces entreprises et toutes ces pratiques dont on ne parle pas dans les médias et, pire encore, on essaye parfois de les descendre. Car on a intérêt à les « descendre ». Les supporters de Porto Alegre n’ont pas envie de voir, comme je l’ai déjà dit, des réformateurs crédibles du capitalisme monter en puissance.
D’un autre côté, les gens de l’ultra-libéralisme vont vous dire : « Mais, c’est scandaleux ces idées, les entreprises sont là pour faire du profit, et c’est ce qui est bon pour l’ensemble de la société. Il ne faut pas laisser nous « polluer » le business des gens qui mélangent éthique et profit, et qui enseignent qu’il ne faut pas maximiser le profit ». Car eux non plus ne veulent pas voir émerger une alternative à leurs idées.
Oui, « un autre monde est possible », selon la belle formule, mais :
- Ce n’est PAS celui dont nous parlent les alter-mondialistes !
- Il est très difficile à construire, parce qu’il ne repose pas (heureusement d’ailleurs !) sur des démarches centralisées, ce sont des démarches individuelles très différentes qui partent d’un leader spirituel en Inde, des magasins, “ Nature et Découvertes ” en France, ou des glaces « Ben & Jerry » aux USA etc... etc..., il n’y a aucun lien entre tout cela, et pourtant il y a quelque chose qui unit toutes ces tentatives : ce sont des choses qui ne sont pas utopistes, qui marchent, qui sont rentables, qui partent du bas et non du haut, qui ne sont pas dans des gros systèmes, ni dans des gros machins.
- De par leur « éparpillement », les acteurs de cet « autre monde possible » sont infiniment moins puissants que les tenants du libéralisme classique mais aussi que les tenants de l’alter mondialisation qui se réunissent dans des « forums sociaux » mondiaux ou européens aussi stériles que médiatiques.
Or (de façon certes probablement inconsciente) ces deux acteurs ne sont d’accord que sur un point : « la troisième voie » (qui n’est pas celle de Tony Blair) que nous aurons ébauchée ici ne doit en aucun cas émerger car elle apparaîtrait comme une alternative aux deux « ennemis-partenaires » à la fois.
Donc, ce sont les citoyens comme nous qui doivent agir en faveur de cet « autre monde possible », celui qui allie préoccupation éthique et économie de marché. C’est notre responsabilité personnelle de s’engager ainsi. Mais c’est aussi une responsabilité historique. Car je ne vois pas d’autre voie pour que dans le long terme, la communauté humaine puisse vivre harmonieusement, en évitant les pièges du collectivisme comme de ceux qui « déifient » la main invisible du marché.
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